NEDJAR « J’EXHUME »
La galerie Grand’Rue à Poitiers,
dirigée par Antoine Hyvernaud, débute vaillamment sa
troisième saison avec Michel Nedjar, plasticien dont la
réputation internationale ne fait aucun doute. Ce jeune
galeriste, plein d’entrain, a déjà accueilli d’illustres
artistes, tels que Jean Rustin, Marc Perez, Marc Petit, Jephan de
Villiers, etc.
L’originalité esthétique de Nedjar consiste à oser
affronter ce que Julia Kristeva a nommé dans son ouvrage
consacré à l’abjection : les « pouvoirs de
l’horreur ». Affrontement que l’on doit, entre autres origines,
situer dans la découverte par l’artiste, au moment de
l’adolescence, des fosses à cadavres dans le film d’Alain
Resnais, Nuit et Brouillard. C’est dans l’expérience visuelle de
ce trou noir terrifiant qu’émerge le silence d’une œuvre qui va
s’efforcer de figurer un peuple de poupées (nommé «
chairdâme ») avec les éléments que la
civilisation, dans sa symbolique, a pour habitude de rejeter : chiffon
(le fameux Shmattès), tissu usé, déchiré,
jeté, boue, terre, eau sale, sang, peut-être
excrément. Nedjar joue avec l’intouchable, le répugnant,
l’interdit. Il n’a pas peur de la saleté, de fouiller les
poubelles, de ramasser ce qui est au sol, abandonné, perdu,
livré au caniveau, zone à terre, humus, humilité
du geste de se baisser à terre, toucher le lieu et la
matière de la terre, pour agencer ce qui est ni objet, ni sujet
– l’abject, le repoussé, le refoulé, le
dégoûtant, le détritus – faire œuvre avec la
souillure, c’est semble-t-il, pour Nedjar, un moyen de se reconstituer,
de recommencer quelque chose, et d’apaiser ce qui est insupportable, de
le « déchirer » pour mieux le transfigurer. «
J’exhume », aime-t-il affirmer pour définir sa
démarche : c’est bien, par-delà sa «
poétique de la désublimation » (Allen Weiss), une
œuvre de la reconstruction, à laquelle nous sommes
exposés. La reconstruction dans le sens du recoudre, du
retissage, et aussi de la réparation.
L’autre apport de cet agencement : le Mexique, et ses poupées,
à la puissance totémique et mystique, qui vient se
mêler à la Shoah. Il faut entendre le mot «
mêlée » dans la signification que lui propose le
philosophe Jean-Luc Nancy : d’abord, « croisement, tissage,
échange, partage », mais aussi «
déplacements, hasards, migrations, clinamens, rencontres,
chances et risques ». La fabrication de la poupée chez
Nedjar procède de la mêlée historique et
géographique. Elle plonge dans la boue et elle en émerge.
Ce mouvement d’émergence est essentiel dans le rituel de
fabrication, il singularise un moment frémissant de joie
créative chez Nedjar, car il assume un redressement,
l’enthousiasme d’une (re-)naissance ; c’est pourquoi il convient
d’éviter d’interpréter l’œuvre à partir du
morbide, car il faut sérieusement envisager sa part vitale,
verticale, affirmative.
La mêlée du « jeté » et de la
matière obscure, indéterminée, informe. Nedjar
exhume peut-être ce qui a eu lieu à Auschwitz : le corps
mutilé, « jeté », corps qui tombe, cadere,
pour devenir cadavre, mêlé à la terre, le «
jeté » devenu cendre. La poupée de Nedjar : symbole
de cette « souffrance physique toute nue » (Adorno) ?
métaphore de ce monde abject de mourants, de détritus, de
loques, « envahi par les ordures et les excréments
mêlés à la boue » (Robert Antelme) ?
Dénonciation du règne aberrant d’un « processus de
cropolisation » (Olivier Le Cour Grandmaison) et du
devenir-déchet des hommes ? Le juif n’était-il pas ce
« jeté » qu’une société avait
relayé au rang amorphe d’être indésirable ? Et tous
ces dessins au visage sans bouche, et aux orbites sans œil : signe
d’une humanité dépouillée, cadavérique,
dévisagée, réduite à presque rien…
humanité au regard profondément marqué, au point
d’en être dévidé… un regard qui finit par se
vider…marqué par son propre vide… le vide de son
anéantissement…
Nedjar pourrait aussi essayer de nous rappeler que ce qu’on appelle, en
phénoménologie, « le corps propre » n’existe
pas. Ce corps identique à lui-même, qui croit
s’appartenir, se croyant sien, étant que je serais à
chaque fois moi-même, ne peut et ne sait résister à
son histoire, sa fragilité, sa corruptibilité, son usure
et sa saleté. Le « propre » serait une illusion
métaphysique qui permettrait à l’humanité de
s’éprouver comme telle dans son acte de civilisation. Il n’y
aurait donc pas de corps propre, mais des hommes qui s’efforcent, pour
demeurer humains, de retrancher, du symbolique, ce qui est trop proche
du corps. Il n’y aurait de corps que « jeté » :
là, au monde, sans qu’aucune décision n’ait
été prise, étrangeté dans ce monde,
déjà-là malgré elle. Pas de corps adamique,
appartenant à l’Eden. Pas de corps sain et sauf. Un corps
toujours vivant, toujours tirant sur l’effort, suant, sale, inhalant,
expirant. Un corps auquel il faut toujours veiller, certes, mais qui ne
peut échapper à sa mortalité. Impropreté du
corps nous rappelant souvent qu’il nous échappe toujours un peu
(trop).
Frédéric Vossier *
* Frédéric Vossier est docteur en philosophie, dramaturge
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