Michel Nedjar
veilleur des morts au désastre de l’histoire
« IL Y AVAIT DE LA TERRE EN EUX, et
ils creusaient »
Paul Célan, La rose de personne
Les œuvres de Michel Nedjar, dans leur dense
texture, nous confrontent à l’imprécation mortuaire du
désastre : elles empoignent la rétine en un
corps-à-chair dont l’âme sort exsangue, chavirée,
meurtrie d’abîmes fracassants.
Singulière veillée que celle de Nedjar : prière
fiévreuse de Sang, de Terre, d’ongles endeuillés dans la
transe fulgurante de l’acte créateur.
Son œuvre sourd de singulières
ténèbres : intrication funèbre de son histoire
familiale et de l’Holocauste. Il naît en 1947, fils d’un
père tailleur algérien et d’une mère polonaise.
Tous deux juifs et exilés, ayant fui l’oppression nazie. La
plupart des membres de sa famille a succombé, mémoire
vive et calcinée qui imprègne son inconscient.
L’enfance est douloureuse : mésentente flagrante avec le
père, extrême mal-être, timidité complexe et
sourde intuition d’une singularité distinctive et solitaire.
Plus proche de l’univers féminin, il confectionne des habits
pour les poupées de ses sœurs et accompagne souvent sa
grand-mère aux puces. Celle-ci l’initie au langage des vieux
chiffons, porteurs d’énergie, matières tissées,
imprégnées d’histoires, de sécrétions
corrosives, dont les fibres sédimentent la sueur
émanante, la prière charnelle…
Les fils tissés sont le réceptacle d’une filiation plus
sourde, plus intestine.
Sa grand-mère dépose en son être l’amour du
Schmatess: « ce chiffon aux couleurs défraîchies,
usé jusqu’à la corde, parfois couvert de moisissures, (…)
véritable symbole yiddish de la vie, de la mort et d’une
certaine résurrection. »
Au même moment, il découvre Nuit et
brouillard, film d’Alain Resnais, choc d’extrême violence. Le
désastre de la Schoah imprègne durablement son être.
Cette obsession du corps démembré, nié dans son
intimité la plus fondamentale, et que l’Histoire détruit,
est amplifié par deux évènements majeurs :
proximité de sa propre mort lorsque atteint de tuberculose puis
confrontation, lors d’un long périple mexicain, aux momies de
Guanajuato.
Elles font office de révélation
cathartique. Participant d’un rite carnavalesque, somptuaire,
flamboyant, elles accompagnent les vivants dans de festives processions
colorées, attenantes aux mystères de la vie et de la mort.
« Au Mexique, les momies, c’était tellement fascinant que
c’était insupportable. Ce n’était pas mort. Elles avaient
leur costume, leur robe collée à la peau. »
Nedjar peut dès lors se plonger dans sa
propre création, exhumant ses morts intimes, veillant au
désastre de l’Histoire. Son art « est celui de la
mémoire, du témoignage, du refus de l’oubli – un art qui
soutient qu’avec un sens aigu des transformations, c’est la chair des
âmes que l’on peut voir dans les empilements de vêtements
en loque des camps de concentration. »
C’est un art votif et calciné : transmutation chamanique
où la cendre des morts nourrit l’esprit de l’œuvre, densifie la
matière, étincelle séminale, diffuse,
excavée, bien que Présence noire et fracassante Magie.
Nedjar tutoie l’effroi viscéral, le cri des entrailles.
De retour de son périple mexicain, il se met
à fabriquer d’étranges poupées, parfois immenses.
"Sculptures" advenant dans l’intrication douloureuse et
macératrice de tissus que le temps travaille, corrode, use,
moisit ; ils suintent d’humeurs brunâtres, excrémentielles
et terreuses. La corde serpente, lacère, torsade la silhouette
en boursouflures putrescentes et hiératiques convulsions.
Les formes suffoquent et
s’auto-génèrent dans la stupeur et l’effroi. Elles
s’hybrident mais restent résolument anthropomorphiques, reliques
ténébrantes et archaïques au cœur de
l’irrévocable Sacrifice. Formes ligaturées aux membres
engourdis, la corde pétrifie le geste et agenouille l’être
: accumulation de guenilles et creusement pulmonaire des strates en
l’épuisement de ces figures aux visages tuméfiés,
rongés. Les orbites sont creuses et plombent la cavité
profane d’une Bouche obscure. D’autres orifices peuvent trouer ces
corps enténébrés d’où s’absente tout
repère.
C’est l’assomption d’une lèpre dentelée, synergique aux
forces du grand cycle cosmique : L’émotion de la
pourriture.. Le tissu pourri, le travail de la terre, la terre qui
ronge, la moisissure. La poupée se transforme sans-doute, dans
la terre. Pour moi, il n’y a pas de frontière entre la
pourriture et le contraire. J’ai besoin de toute une
métamorphose. »
En acceptant la mort comme énergie
transformatrice, Nedjar réactive la matière inerte,
ravive les vieux tissus, révèle l’âme enfouie, dans
un processus quasi-kabbaliste. L’âme est chair vive, sudation,
tremblement de textures perméables à son cri.
Poupées : (a)
1982/'83 - 67 x 32 x 43cm, (b) 1979/'80 - 60 x 22 x 16cm, (c) 1979/'80
- 46 x 23 x 15cm
© Michel Nedjar
Il nomme ses poupées Chairdâmes, néologisme
attestant de l’étroite connivence de la matière et de
l’esprit qui s’y déploie. L’âme est incarnation meurtrie ;
les souffrances endurées s’y écrivent en larmes de sang.
Il exhume, en une fièvre libératrice, le « lumpen
» des fosses de l’oubli, des cavités d’un monde
consumériste oublieux de ses entrailles. Il crée dans un
état de transe signifiant oubli de soi, abandon à des
forces primitives :
« Quand je malaxe les vieilles guenilles, les flanelles
trouées, les chiffons mités avant de les plonger dans un
bain de teinture froide mélangé à de la terre et
du sang, je perds complètement mon identité. A ce
moment-là, je me sens totalement végétal et
minéral, et plus du tout Michel Nedjar »
En cette dépossession de son identité advient «la
présence » : « Sous cette matière
se trouve cette chose que j’appelle « la présence».
Cette « présence » était déjà
là depuis longtemps (…) elle passe par l’intestin, passe par
toutes les métamorphoses intestinales […] «
Présence » qui aimante « le secret du monde
» […] Ce secret s’est révélé à
moi petit à petit . Je ne l’ai pas cherché. C’est l’œuvre
qui m’a révélé cette chose »
Ces mots simples ont charge d’évoquer une
vérité brute et sacrée. Les forces ici
convoquées n’ont pas d’âge ; elles transbordent le
réel et l’histoire relative. Elles ouvrent aux
révélations d’un soleil noir où serpente l’ombre
famélique et tutélaire de Dionysos Zagreus. C’est
l’antique mystère du cycle végétal : vie, mort et
renaissance, sorte de réincarnation agraire.
Familier d’une obscurité œuvrante, Nedjar, en l’antre protecteur
de l’Atelier, apprivoise les cavités utérines de la
Terre-Mère.
« La Terre est quelque chose de réel. C’est dans la Terre
compacte, sombre, sale, indomptée, que naît et se
façonne la vie. »
L’Atelier est sa caverne utérine, son enclos pariétal.
Lieu organique où les perceptions convenues de l’espace et du
temps s’effritent et se dissolvent – sorte de trouée propice aux
fulgurances inouïes, aux visions spectrales et rémanentes.
C’est un Ventre indocile aux respirations spasmées, au souffle
imprécateur : l’âme hallucine la Faim archaïque et
souveraine. La danse est ancienne : elle sourd des entrailles de la
Terre – ici affleurent les Esprits …
Digestion, involution. Rituel de création qui est un processus
organique, une langue primitive au « Secret du Monde », au
cœur de « la Présence »…
L’œuvre de Nedjar convoque l’effroi viscéral
des Chairdâmes mais accueille aussi, contiguë et
indissociable de cet abîme, l’infinie profusion des séries
de peintures et de dessins, qui déclinent l’obsession de figures
récurrentes : « Faces » humaines, Bestiaire
archaïque, êtres dressés en une frontalité
béante…Autre pan de son œuvre, et d’intense présence,
bien que ne transportant pas le spectateur dans l’éprouvante
expérience des « poupées »…
Ces deux aspects s’interpénètrent en une synergie
communiante car complémentaire, qui emblématise l’urgence
d’un cycle où se condense l’œuvre-au-noir.
La matière demeure ce creuset privilégié et
substantiel, matrice organique et crématoire où
s’actualisent les forces de Transformation – en ce continuel processus
digestif, « intestinal », quasi-entropique … Sorte
d’incantation visuelle dont les figures de répétition
n’impliquent pas un appauvrissement stérile, mais distillent
dans l’incandescence des rouges, dans la pure et rude frontalité
des faces mutiques, dans l’âpre délimitation des formes
cernées, cette inquiétante psalmodie des figures
tutélaires.
Nous sommes troublés, hantés par la rémanence d’un
imaginaire pré-historique, tapi au creux du crâne et qui
affleure : flottements et transbordements d’une mémoire
vacillante, que happent et médusent, sans distanciation
possible, ces visions atemporelles.
Commune à toutes ces œuvres, la
matière picturale, abrasive et convulsée, est cette
texture où se devine, palpable, la sédimentation pulsive
des strates chromatiques et que tourmente la geste transique de Nedjar
: « Avec les mains, il y a directement ce déterrage, cet
arrachage. Quand je dessine, je n’ai plus d’ongles. Il y a mes
empreintes sur le dessin. J’ai l’impression de toucher quelqu’un,
quelque chose, qui est sous ma main. »
Il n’est point ici question d’expressionnisme, de gestualité
moderne référencés à des courants
artistiques, mais de création en prise directe avec des forces
brutes, originelles, dans la déprise de l’ego et l’assomption de
l’instinct.
Violentes épiphanies au toucher d’ocre et de terre, de limbes
argileuses, de chair suintante, lymphe et sang mêlés, dont
le tourbillonnement irréfléchi cède, ad finem, au
laminage thermique et abrasif du fer à repasser. Outil artisan
et vivante mémoire du métier de tailleur – qui unifie le
travail.
« Le fer à repasser, très chaud, m’aide
à mélanger les matières et à sécher
le dessin. Je pose le fer à repasser directement sur la
peinture. Il se produit des accidents et des choses imprévues.
La chaleur provoque des convulsions. La convulsion définitive.
La matière devient vivante. »
Bien que charriant un douloureux héritage,
l’univers de Nedjar est poreux aux mouvements de vie, à
l’irruption fracassante de visions primitives et nourricières,
où la cendre des morts ensemence son œuvre : transfiguration au
ventre de la « présence », au corps du chaman.
Les peintures sourdent, atemporelles et sacrées, reliques
calcinées et improbables substances, flottant à l’angle
mort du regard…
L’urgence de la vie comme semence instinctuelle s’actualise dans une
série d’œuvres sans titre, qu’il me plait de nommer «
Peintures enceintes », et qui parfois sont comme une
échographie rude et barbare. Personnages ou animaux portent dans
l’enclos de leur ventre un hôte n’appartenant pas
forcément au même règne : dès lors, une
possible hybridation hante cette proximité charnelle et fibreuse.
Une silhouette massive, frontale, lourdement centrée, traverse
l’univers de Nedjar de façon récurrente ; son ventre
abrite souvent un « hôte » qui peut être un
petit humain, une « face » hiératique ou une
bête !
1993 – Sans titre, technique mixte sur papier, 1O7 x
75 cm
Le support suinte d’ocres tactiles et huileux. Se détache
ce rude personnage dont la face est dépourvue d’yeux, de nez, de
bouche. La silhouette trapue et vibrante trahit un bouillonnement
texturé et rouge : teintes sanguinolentes d’entrailles
convulsées, d’instables et fluides substances dont le sexe, non
identifiable, diffus et incandescent, résulte d’un tracé
nerveux aux empreintes dansantes. Légèrement
décalé sur la droite, et comme bercée dans la
courbe esquissée d’un bras : l’obscure cavité
utérine – presque funéraire. Y flotte, de ce même
rouge, l’enfant – barbare présence en sa noire membrane aux
frontière filandreuses. Demeure cette sensation de chair
touffue, vibrante, d’inassignables apparitions. L’artiste – visionnaire
– infiltre, comme par magie, la cave du dedans…
Mais encore, autre variation :
1991 – Sans titre, technique mixte sur papier, 1OO x 65 cm
Cette même figure, cette fois brune et pailletée de
rouges. Notre trouble en cette incapacité à cerner
l’œuvre ; l’animal (bœuf, chien ?) est-il enclos au ventre, ou bien,
flotte-t-il sur le corps d’homme, en une adhérence fibreuse :
interpénétration de matières, tissu charnel. Le
geste est délié, la touche alerte, pulsive,
saccadée. La palette chromatique se réfère
explicitement à celle des peintures pariétales.
Mais aussi :
1993 – Sans titre, technique mixte sur papier, 1O5 x 75 cm
Le robuste personnage porte ici une Face, qui est comme un masque :
béance du regard (deux trous), absence de bouche, et
tracé dépouillé du nez (une seule ligne,
épaisse, granuleuse). Double frontalité (du corps, de la
Face) – rémanence d’une Icône, profane et
tutélaire, dont le mutisme imprécateur nous assigne en
une contemplation silencieuse.
Les teintes sombres, la prégnance charnelle des textures sont un
palimpseste aux chatoyances défuntes. L’imprégnation
rupestre des pigments affleure à la surface de l’œuvre ; nous
sommes transportés en son au-delà, un ailleurs …
Parfois on songe à un linceul épais, rugueux, aux
adhérences charnelles, tissu écorché – ou bien,
écorce aux ruissellements de sève et de sang… D’autres
séries radicalisent plus encore l’intrication des règnes
animaux et humains.
1994 – Sans titre, technique mixte sur papier, 77 X
1O7 cm
Peinture d’un animal à cornes, placide – vue latérale.
Son ventre porte deux « Faces » ; entre ses pattes : un
tout petit, son double.
Ou bien :
Décembre 1986 - Sans titre, technique mixte sur papier, 21 X
29.5 cm
Cette étrange Bête, échine dorsale touffue et
osseuse, dont le ventre est une membrane où dort un fœtus humain
d’inquiétante véracité figurative.
Un immuable bestiaire hante l’univers de Nedjar ;
celui-ci capture l’esprit de l’animal dans une perspective d’alliance
chamanique, de règnes interpénétrés – c’est
la puissance délivrée des Bêtes, l’antique rumeur
du Songe, prégnance d’un Jaillir, écrin totémique
d’un vieux tissu …
Ce lien à la Nature, à l’animal(ité), convoque une
violence inhérente aux processus vitaux : faim et
prédation, vie et mort, dans l’effroi, la reconnaissance et le
trouble. Nedjar parfois travaille avec du sang animal mêlé
aux terres et qui imprègne ses paumes d’effluves barbares et
sacrées. L’intrication Homme-Bête est ainsi
renforcée par l’adjonction de sang mélangé aux
pigments ; c’est un liant substantiel convoyeur d’une énergie
transbordant le réel, l’ouvrant aux forces obscures, aux mondes
intermédiaires – veillée transique et suffocante
où peut-être est-il question de capture, de perte et de
Don…
© Sabÿn SOULARD, Paris- Octobre 2003
Extrait de l’article « LES VEILLEURS DE L’OMBRE :
Junichirô Tanizaki, Michel Nedjar, Andrei Tarkovski, Kiyoshi
Kurosawa » paru dans la Revue D’Auvergne –n°566- :
« Passages du soir –une anthropologie du soir en
traversée épiphanique » - déc. 2003
photoraphes © Michel Nedjar & Hrsg. Suzanne Zander, Cologne,
Allemagne
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