Michel Nedjar est un nomade. Son univers est celui de
l’errance. Les voyages, qui rythment sa vie, sont initiatiques.
Chercher l’autre et soi-même revient à dialoguer avec la
nuit, à interroger les êtres dans leur intimité
profonde, transgressée par la peinture qui, dans son impudique
instigation formelle, fait éclore une vision qu’il nous revient
de savoir décrypter. Car si le geste de Nedjar est acte
d’appropriation, il l’est pour mieux partager. Dans un premier temps,
son geste collecte ce que son regard débusque, il arrache au
quotidien les lambeaux d’une vie passée, il thésaurise le
shmattès, ce vieux tissu déchiré, ce bout de tissu
sale, vestige d’une vie passée qui lui rappelle ces fripes qu’il
côtoyait journellement dans l’échoppe que sa
grand-mère tenait aux Puces.
L’enfance a semé sur ses chemins buissonniers des poupées
qu’il habille de bouts de chiffons et qui deviendront ces
présences, dérobées à l’absence, à
l’anonymat, laissées entre la vie et la mort, et auxquelles il
redonne une nouvelle vie. L’aventurier, de ce qui n’a plus de nom et
d’usage, ramasse chiffons et tissus, emballages de carton, sacs en
papier, invitations, publicité, journal. L’œuvre est faite de
strates, d’accumulations pour conjurer l’oubli. Chaque voyage
réactive son incommensurable demande. De la Turquie au
Népal, de l’Inde en passant par l’Iran, l’Afghanistan et
jusqu’au Mexique Nedjar s’immerge dans l’inconnu. Il en infiltre les
secrets, en reçoit intuitivement les traces qu’il reprendra sur
ces papiers proposés par un hasard complice. Il en partage les
pulsions, les ondes venues du profond de l’homme et qui sont celles de
la terre féconde invoquée par le gourou. Ce sont des
rythmes détournés, des sismographes des villes, des
histoires journalières qui renaissent sur ses dessins. Entre
réel et songe, entre magie et prière, le monde de Nedjar
jugule la raison. Il détourne le temps pour lui substituer
l’éternité. Il oppose à l’horreur, le silence. Son
acte de peindre exorcise l’attente. Lente montée des regards.
Quand Nedjar crée, il est ce sourcier qui fait naître la
source. Il est celui qui fait advenir tout un peuple. Le peuple des
ressuscités.
Ses figures naissent des limbes. Entre visage et masque, chacune
s’offre et se refuse. Le vide de la surface se laisse violer et
submerger par une matière riche, épaisse, dont les
empâtements disent l’urgence fébrile. Tout est
fécond pour une improvisation renouvelée rendue possible
par sa maîtrise des matériaux qui combinent les pigments,
la cire, les pastels gras, l’acrylique, le crayon, dont le fer à
repasser (souvenir du père tailleur) viendra accidenter la
couleur par des interventions répétées. Ses
portraits sont ceux des peuples en déshérence. Nedjar
leur redonne une âme. Serrés, pressés sur une
surface qui absorbe, les yeux dévorent ses visages,
irrégulièrement proportionnés comme ces
personnages des tympans romans qui doivent tenir dans un cadre
imposé.
Le trait épais cerne. Le visage est cloisonné dans un
espace frontal. Tel un vitrail qui laisse monter la lumière pour
l’emporter sur la matière. La figure se livre dans cette magie
où la matière aspire à l’esprit. Le visage n’est
jamais celui de l’autre. Et pourtant, Nedjar connaît l’effet du
miroir, il expérimente à chaque fois qu’il peint, qu’il
dessine, cet appel de l’autre, pour oublier que le temps va nous
emporter. Alors il recommence. Il remet sur le métier, comme le
tailleur coupe et coud. Il retrouve ses racines.
La connaissance sert sa vision. L’image advient, iconique.Elle met en
abyme ce passage imperceptible, si fragile que Nedjar ose et parvient
à dire : le dévoilement de l’être.
© Lydia HARAMBOURG - Mars 2006
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