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Michel Nedjar
Correspondances


Voyage . « Un bout de monde que je reçois tous les jours » : ainsi Michel définit les enveloppes arrivant quotidiennement dans sa boîte aux lettres. Depuis quarante ans, il séjourne régulièrement en Amérique Latine ou en Inde. Il connaît les statues de Pâques et le mur des Lamentations, le temple des singes à Katmandou, la porte du soleil à Machu Picchu. Des quatre points cardinaux, il rapporte toujours des rognures. Tissus, papiers, ficelles, jouets… Rien que des franges, des chutes, souvent recueillies à terre. Relieur de marges, empêcheur d’abandonner en rond, de retour à Paris il en fait des petites Poupées de voyage. De ces virées, il conserve aussi les billets d’avion, les notes de restaurant, les tickets d’accès, tous les documents imprimés au format de poche, sur lesquels il dessine. Journaux de bords… Cette fois ce n’est pas lui qui va au monde, c’est le monde qui vient à lui.


Bandage . « J’adore les momies ». La fonction première des Enveloppes, une série commencée il y a une vingtaine d’années, est de protéger. Comme les sachets dans lesquels Michel colporte ses souvenirs, rangés par origines, ces papiers pliés et collés enferment initialement un objet fragile, afin d’en permettre le transport et la conservation. Sarcophages dérisoires, elles scellent des mots écrits ou des photographies imprimées, pour en assurer la pérennité. Dans le même ordre, les grandes Poupées étrangement bourrées que coud l’artiste depuis trente ans préservent une part secrète de mémoire ; les Masques qu’il conçoit depuis vingt ans aussi, constitués d’une pâte épaisse, dans laquelle sont emprisonnés par exemple quelques cheveux d’amis. L’enveloppe est une peau. En habillant elle dissimule. Ce concept est constitutif de l’univers protéiforme nedjarien. Voir, autre exemple, les films réalisés par l’artiste. L’un des premiers se nomme Le Gant de l’autre (1977). Un autre, Ombres-Ailes (1980) : comme dans les toiles de Léonard de Vinci, les ailes y voilent et les ombres y noient. « Il faut que l’énigme se répande », écrivait le poète Rilke.
Tant qu’elle est cachetée, l’enveloppe, tel un reliquaire, alimente la curiosité, génère l’espérance. L’habit ne fait pas le moine, mais il favorise le rêve. En recouvrant l’enveloppe, parfois sans même l’avoir ouverte, Michel la met en abyme. D’autant que le dessin qui surgit, effaçant les catégories, râpant les anecdotes, transforme l’objet quotidien en archétype. Ces enveloppes ne sont plus des courriers, elles deviennent des mystères. « Soyez mystérieuses, soyez amoureuses, vous serez heureuses », avait gravé Gauguin, au couteau, sur le fronton de sa case polynésienne.


Sauvetage . « Elle a vécu » dit Michel, en contemplant l’une de ses Enveloppes. Et pour cela il l’aime, lui qui redoute la virginité du papier neuf, s’inscrivant en cela dans la famille de dessinateurs modernes, issue du romantisme : la forme prend racine dans la tache ou dans la trace. « Sale, c’est vivant » , disait-il à l’historien d’art Roger Cardinal, lors d’un entretien déjà ancien. Souiller, c’est posséder. C’est aussi libérer. Sur la planète de la seconde main, rien ne coûte cher. L’erreur est un droit, l’expérimentation, possible, le terme, envisageable. Incarné, le passé inscrit l’espace dans le temps. Il y a eu, il peut donc y avoir. La boutique du marché aux puces, où a grandi l’artiste, lui a révélé ce phénomène.
« Tout est ma vie. Tout est matière ». Il ne s’agit pas de faire le monde, mais de faire du monde son monde. Le geste créateur est ici un acte d’appropriation. Lorsque Michel dessine sur une enveloppe, il n’en rature pas les informations, ne les enlumine pas. Il les métamorphose. Et si la nature initiale du document contribue au premier élan, si l’écriture manuscrite émeut, si le timbre philatélique touche, rapidement tout s’embrouille. Sous l’image surgie, il pouvait bien n’y avoir que l’en-tête du musée d’art moderne de la ville de Paris ou celle d’un club de gymnastique voisin, au fond. « J’ai besoin d’une transformation pour être entier » , disait encore Michel à Roger. Alors il graffite, ensevelit, résille, lance ses entrelacs à l’assaut de la surface comme un pêcheur jette son filet sur l’océan ; comme une araignée – son animal fétiche – tend sa toile pour narguer le vide. Michel dessine comme il coud ses grandes Poupées, comme il ligature ses Poupées de voyages. Petit à petit, il les emprisonne, sans tout à fait les étouffer et tout autant pour en structurer l’existence. Il agit ainsi, aussi, lorsqu’il parcourt la planète, traçant à sa surface une cartographie d‘itinéraires parfois répétés, toujours renouvelés. Ainsi le monde s’apprivoise, se retient.


Abordage . « Ma vie : ce que je reçois ». Michel aime ces enveloppes parce qu’elles lui sont adressées. Preuves du « pensé à moi », du « comment l’extérieur vient à moi »… Je reçois donc je suis. Elles arrivent, quotidiennement, dans une boîte installée à hauteur d’homme. Elles sont préméditées. Il ne s’agit pas ici d’aller à la pêche mais d’être pêché, et pour que le mouvement ne s’interrompe pas, de procéder ensuite à un repêchage. À partir d’une intention, de relancer la navette. De tisser une relation. Drôle de trame… Depuis quelques mois, au repêchage succède parfois un retour à l’envoyeur. Et ce dernier se demande s’il doit encadrer l’image offerte par Michel, ou bien si cette enveloppe qui n’en est plus une ne devrait pas plutôt, à nouveau, être expédiée chez Michel… « Si l’esprit s’enrichit de ce qu’il donne, le cœur s’enrichit de ce qu’il reçoit », affirmait Victor Hugo.
Au commencement n’est pas le hasard mais l’écho. Une conscience similaire anime le film Bouche d’œil « VoodooVideo », réalisé par Michel en 2001 à partir des messages enregistrés sur son répondeur téléphonique. Michel, bonne année. Michel, je pense à toi. Michel, comment vas-tu ? Michel, rappelle-moi ! De tels sons lui ont donné envie de « filmer la voix ». Il lui a inventé un corps, pour ne pas qu’elle disparaisse, à partir des images de l’atelier et des gestes quotidiens faits en écoutant la machine. Une fois encore, il s’agit d’incarner, en le dédoublant, un lien entre un expéditeur et un destinataire. « Le souterrain prend corps », comme lors de certaines expériences chamaniques, auxquelles Michel a assisté ; comme lorsqu’il a été sujet à certaines hallucinations auditives. Arriver à destination ou accomplir un destin ? Il n’y a pas de hasard pour celui qui écoute, toutes les coïncidences sont des correspondances.

© Françoise Monnin / Iconofolio
Propos de l’artiste recueillis dans son atelier à Paris en mai 2006.

1 Cité par Roger Cardinal dans Michel Nedjar, Cahier de l’Art Brut n°16, Lausanne, 1990.


 © michel nedjar