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Michel Nedjar
Poupées Pourim

“ C’étaient les jours où les juifs avaient trouvé le repos vis-à-vis de leurs ennemis. Ils devaient en faire des jours de festin et de réjouissances ” (Esther 9, 22).
La fête de Pourim, devenue le paradigme de la condition des juifs en diaspora, évoque un épisode tragique qui, grâce à la lutte de Mardochée et d’Esther, se transforme en une délivrance aux accents messianiques. Le dénouement du complot contre les juifs place Pourim sous le signe du renversement, de l’inversion, et leur sauvetage reste, depuis lors, associé à la joie, au rire et à la transgression.
Le Livre d’Esther est un remarquable exemple de la manière dont un texte religieux a été, à toutes les époques et dans toutes les communautés de la diaspora, réinvesti, recréé, en tant que moment fondateur de l’histoire du peuple d’Israël ; au point de devenir le symbole de l’aliénation sociale et de la promesse de libération de la persécution, du joug de l’exil. La mémoire de l’intervention d’Esther suscite une réflexion sur la place des juifs dans la société, sur le rôle du rituel religieux comme retour à une scène traumatique originelle, comme catharsis sociale et renversement des valeurs. Le texte biblique aide à cerner le lien entre la loi et le récit, entre le rituel, dans ce qu’il a de répétitif, et les usages festifs, transgressifs, qu’il peut induire, et à comprendre la dynamique qui existe entre la haute culture en hébreu et les créations populaires en langue vulgaire.
Pourim permet surtout de mesurer, à l’intérieur du territoire de la loi, la part de jeu qui existe entre le licite et l’illicite, le haut et le bas, le pur et l’impur, l’interdit et la transgression. Pourim brouille les cloisonnements, dévoile la part du transgressif inscrit au cœur de la loi. Sans pour cela aboutir à effilocher la tradition, mais, au contraire, pour mieux montrer en quoi l’inversion des valeurs peut fonder une part de la mémoire historique.

Michel Nedjar condense les dimensions contradictoires, paradoxales, de la fête de Pourim.
De l’histoire d’Esther il retient la dimension de fragilité, d’invention, de rire et de transgression. Les poupées, faites à partir d’objets brisés, de schmattes, de boutons, de ficelles, de papier d’argent, d’étoffes, de cartons récupérés, joints par de délicates coutures, disent l’instabilité de la condition juive, la brisure, l’éclatement de l’exil. Les minces fils par lesquels sont reliés et prennent corps les personnages du récit rappellent la manière dont les textes canoniques ont été “ cousus ”, “ bricolés ”, à partir de fragments de mémoires, d’enseignements des maîtres, de légendes merveilleuses et de faits historiques. Michel Nedjar coud son récit à partir d’éclats de chiffons, de tissus assemblés par des fils friables, ductiles, en même temps que constructeurs de sens et d’histoire. Comme si tout était un peu toujours au bord de la disparition, du chaos, aux marges de la mort, et, en même temps, source infinie de force, d’énergie, de soudures qui unifient, de liens qui tissent la vie.
De Pourim, encore, il privilégie la dimension de cocasserie. On y reconnaît, comme dans une procession carnavalesque, Haman l’impie au rictus diabolique, le courageux et facétieux Mardochée, la douce et forte reine Esther, parée de ses plus beaux atours, le roi d’opérette Assuérus, pavanant dans son char, escorté de sa cour et  flanqué de ses gardes en uniforme au luxe tapageur.
Le théâtre de Michel Nedjar est une caisse de résonance d’influences plurielles. Il tisse de subtiles correspondances avec les saturnales, la commedia dell’arte, le charivari. On y voit défiler, pêle-mêle, les momies des Incas du Pérou, les pirates des romans populaires de la flibuste, les danseuses sacrées des Indes, les chars du carnaval brésilien, le bestiaire fantastique de l’art populaire d’Europe, les chevaliers de l’Arioste, les créations hallucinées de l’art brut, les machines volantes de Jules Verne, les effigies des sorciers du vaudou ou les masques africains.

© Jean Baumgarten / MAHJ, Paris

 © michel nedjar